"L'homme est né libre, et partout il est dans les fers", première ligne du premier chapitre "Du Contrat Social", quelle meilleure référence pour aborder le problème de la
burqa?
Sur ce vêtement se cristallisent passions et réflexions depuis plusieurs années. Dans un monde qui cherchait désespérément une égalisation faute d'égalité, ce qui a semblé un recul de
civilisation a fait chavirer les certitudes et nous a forcé à redéfinir le rôle de notre société et de la démocratie.
Les concepts fondateurs de notre monde sont au nombre de trois:
Egalité, Laïcité, Liberté.
Prenons l'égalité, la burqa crée indéniablement deux groupes d'individus classables selon le sexe, celui des hommes et celui des femmes. Elle introduit une
liberté d'expression et d'identification chez les uns qu'on ne retrouvera pas dans le deuxième groupe, dont chaque membre devient semblable à l'autre et méconnaissable.
Ce vêtement implique en outre une pénalisation pour les épouses puisqu'il est à porter tous les jours, tout au long de l'année malgré son inconfort. La châleur de l'été (le
noir possède la propriété d'absorber les rayons solaires donc la châleur) n'y change rien, les circonstances exceptionnelles non plus, les activités physiques (sport) sont rendues
aprticulièrement complexes même si les femmes parviennent à se baigner avec (même dans la mer morte) ... tout cela alors que leur époux affichent une totale liberté. Entre
supériorisation et infériorisation, sauf à vouloir cultiver les paradoxes, la position de la femme est facile à définir.
Force est de constater que nous sortons du principe d'égalité propre à nos régimes démocratiques.
Laïcité: ce principe demeure incontournable dans notre société française. Or l'inégalité supportée (le port de la burqa nous venons de le voir est peu confortable) n'est admise qu'au nom
d'un principe supérieur, issu d'une théologie qui l'inspire. Qu'à titre personnel chacun s'adonne à une pratique, pourquoi pas, tant que nos principes de vie (égalité, liberté) ne sont pas remis
en question, tant que cette pratique n'interfère pas avec notre égalité de vie avec les autres. Mais si pour traverser une frontière je refuse de présenter mon visage, comme chacun a l'obligation
de le faire, ou si je passe un examen sans que l'examinateur ne puisse vérifier s'il s'agit de moi ou d'un ami polytechnicien, mon attitude devient contraire aux lois et au mode de vie de mon
pays. J'exhibe ma religion et je déclare que ses principes sont au-dessus de ceux de mon pays. Nous sortons donc du principe de laïcité, puisque le droit religieux dépasse le droit commun.
Ceci est propre à la burqa et non pas au foulard, au port de la croix ou d'une kippa.
Enfin la liberté, socle de la philosophie de notre occident, comment accepter de la remettre en question?
Le "Dieu est mort" de Nietzsche devait sonner le glas des théocraties, la chute du mur de Berlin aurait dû nous faire entrer dans le"Crépuscule des Dieux Humains (Staline, Mao ...)" et des
théories.
Dans ce nouveau siècle qui aurait dû être celui de l'épanouissement de l'homme et de la nature, comment supporter cet enfermement physique, comment accepter cette réduction
de l'esprit?
Certaines femmes choisiront de porter la burqa par conviction, un petit nombre, comme les soeurs, dont la contrainte est moindre et le célibat volontaire aujourd'hui, ou comme les
stylites qui vivaient en hauts de leur colonne.
Il y a aussi celles qui subiront cela, telle une pénitence consentie et dont Molière aurait pu faire déclarer "Et s'il me plait à moi d'être en burqa?".
Le problème reste pour toutes les autres.
Dans des cités où régne la loi du plus fort et où le port de la jupe est interdit par pères frères maris, ou par les bandes qui s'autorisent à sévir par le viol-sanction,dans les
quartiers où on brûle celle qui ne "veut" pas, dans un pays où des femmes sont battues (même à Saint-Mandé) comment imaginer honnêtement la liberté de choix? Avant de répondre il faut
s'immerger dans ce monde de tours, loin de Saint-Mandé, bien loin du VIè arrondissement.
Avons-nous le droit de rester aveugles ou complices devant ce terrorisme?
N'aurions-nous pas dénoncé comme tel, le noviciat au XVIIIè siècle ?
Et si elles nous affirment la désirer cette burqa?
L'un des problèmes soulevé par Rousseau demeure que "Les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu'au désir d'en sortir: ils aiment leur servitude ...". Comment tenir compte de leur
volonté déclarée?
Rappelons-nous ce personnage créé par Harriet Stowe, aussi fervente abolitionniste de l'esclavage que Victor Schoelcher.
Cet Oncle Tom, noir au coeur pur, à l'esprit fidèle et dont la morale chrétienne permettait
de dépasser sa situation d'esclave, il avait accepté sa condition de non-homme et pouvait symboliser celui qui mérite d'être libéré. On aboutissait au "gentil noir"qui aurait gardé ses
chaînes pour l'affection d'Eva. L'erreur, consistant à situer la capacité d'être libre par ses qualités, son dévouement et non par essence, en inversa la symbolique.
Aux USA dans les années 60, le noir soumis, l'Oncle Tom démontra l'existence d'un imaginaire raciste chez les blancs. Et dans les autres pays?
Oncle Tom, Oncle Ben, M. Banania même combat?
Il était temps que le Black Power secoue les blancs sur leur cocotier.
Mais Oncle Tom et les autres, ne sont-ils pas les frères des porteuses de burqas?
Avant Stowe, et mieux qu'elle, un autre a secoué les chaînes, avant que le peuple ne les brise, terminons avec lui:
"Tant qu'un peuple est contraint d'obéir et qu'il obéit, il fait bien; sitôt qu'il peut secouer le joug et qu'il le secoue, il fait encore mieux" J.J. Rousseau.